vendredi 24 mars 2017

Colle et Gramme

Il était midi moins le quart depuis maintenant trois heures. Déconfit, Pic se rendait bien à l'évidence que la faim insoutenable qui tenaillait son bas ventre était bien réelle et non issue d'une quête symbolique d'un avoir dévoyé. L'asymétrie du monde avait bien changé: depuis son arrivé à l'Improviste, tous les angles droit étaient maintenant courbes et tous les cercles affichaient fièrement des angles bien définis (parfois même complémentaires). Les gens qu'il rencontrait lors de ses promenades semblaient s'enlaidir en approchant; heureusement, la beauté ambiante revenait d'elle-même lorsque la personne en question l'eût dépassé.

Il était déçu de la tournure que prenait sa vie. Chaque jour, au levé du soleil, avant de se brosser les dents avec sa brosse en métal galvanisé, il récitait les bonnes leçons de vie que lui avait enseigné le prêtre avant de le foutre à la rue à coup de pieds:
  1. Ne te retourne pas quand tu entends tousser; c'est mal élevé et l'autre essaie de se donner une importance qu'il ne mérite pas.
  2. Si tu t'ennuies, fais les bonnes œuvres. Mais n'oublie pas: pas plus de trois pollutions par jour.
  3. Devant le Mal, fais le bien; devant le Bien: tire-toi d'affaires.
  4. Pierre qui roule vaut mieux que deux tu l'auras.
  5. Obtempérer devant un animal est comme devenir caduque devant Dieu: laisse-le mastiquer avant.
Bien qu'ayant prit ces concepts pour guider chacun de ses agissements quotidiens, Pic sentait grandir en lui un vide qui possédait tous les atouts de la pierre ponce. Son hygiène buccale terminée pour la journée (hormis ses gencives qui saignaient sagement sans mot dire), il sorti à nouveau, afficha son plus beau sourire et parti en quête du repas qui lui manquait tant au début du récit.